Dense
Peut-il y avoir transmission d'idées suicidaires ?
À mon avis oui, car j'en ai fait l'expérience il y a quelques années, même si je me porte mieux aujourd'hui. Cela s'est passé en trois étapes dans mon cas.
D'abord il y a eu le suicide de ma mère quand j'avais seize ans. Ce fut un traumatisme qui n'a pas dit son nom, car j'ai cru bien l'encaisser, alors qu'en fait des idées noires et erronées ont commencé à s'immiscer en moi : idéalisant ma mère comme si elle était parfaite, je me persuadais que c'était les autres qui l'avaient laissé tombé, mais sans oser leur dire. Ce fut une période de solitude et de repli, comme si les gens me faisaient un peu peur. Il m'est arrivé durant cette période d'isolement de réfléchir abstraitement au suicide, mais je n'étais pas encore assez affecté et désespéré pour penser passer à l'acte. Tout ce que je voulais, c'était garder mes distances avec les autres.
Ensuite, il y eut comme une réouverture aux gens, mais dans la panique et la confusion. J'ai tenté de me rapprocher des autres, et me suis mis à espérer trouver le grand amour en pensant que ça résoudrait tous mes problèmes, tout en voulant aider des proches à trouver également leur bonheur. Sans doute pensais-je qu'en les sauvant, ils me sauveraient en retour. Pourtant, de façon contradictoire, je refusais de demander ouvertement leur aide : je voulais prouver que je pouvais m'en sortir par moi-même. Je m'agitais dans tous les sens, car j'étais pressé de m'en sortir, mais je m'y prenais mal. Je cherchais uniquement des solutions radicales et simples, incapable de prendre le temps de construire des relations de confiance. Je devenais critique vis-à-vis de ceux qui voulaient aider, et plus encore envers ceux qui refusaient d'aider. Je rompis d'ailleurs les liens avec mon père, l'accusant d'être responsable de tous mes maux. Et peu après, je pris la décision de partir m’éloigner et vivre dans une nouvelle région. Au final, j'ai commencé à avoir des relations conflictuelles avec tous mes proches, à m'énerver facilement, et à les énerver eux-aussi. Tout cela me fragilisa beaucoup. Et plus je m'affaiblissais, plus j'espérais un miracle.
C'est ainsi que je suis arrivé à la troisième étape : celle où l'on va droit dans le mur. Une fois arrivé dans ma nouvelle région, je fis la rencontre d’une fille qui s’intéressait à moi autant qu’elle m’attirait, et je finis par tomber amoureux. Mais j'allais tellement mal que mon état la fit se détourner de moi, et qu'elle refusa très vite de me parler avant même qu’une véritable relation ne se créée. Lorsque j'appris par la bouche d'une de ses amies, que « c'était mort » entre nous, je compris enfin que j'étais suicidaire. Vu de loin, le choc aurait dû être surmontable, mais pour moi il était insupportable. Je me mis à entendre tourner en boucle dans ma tête l'idée qu'il fallait que je me supprime. C'est alors que j'ai paniqué consciemment, et commencé à chercher de l'aide. Je l'ai trouvé bon an mal an. Notamment en allant aux urgences, où des médecins et des infirmiers sont là pour gérer des situations de souffrance aigus, y compris psychologiques. Un psychiatre m'expliqua ainsi que je reproduisais la détresse qu'avait connu ma mère quelques années plus tôt. Je pense que c'est vrai, que quelque part j'ai réalisé tout ce chemin pour comprendre plus intimement à quel point ma mère avait souffert pour en arriver là ; souffert de la solitude, de son divorce, du décès brutal de son second grand amour et de ses crises de paralysie inexpliquées…
Au fond, j'ai voulu me rapprocher d'elle.
Mais je n'ai pas été jusqu'à l'ultime étape : celle où l'on prépare une stratégie finale de telle manière que personne ne puisse nous empêcher de l'accomplir, notamment en faisant croire que l'on reprend progressivement goût à la vie. Perd-t-on alors tout espoir quand on arrive à ce stade, ou reste-t-il quand même un peu de lumière ? Je ne saurais émettre de réponse générale.
Pour revenir à la question de départ, je pense que oui, les idées suicidaires peuvent se transmettre d'une personne à l'autre. Mais qu'il faut tout faire pour briser le cercle du désespoir, plutôt que de le laisser continuer à exercer ses ravages. C'est en tout cas la seule solution que j'ai trouvé pour éviter de mettre fin à mes jours : me dire que si je passais à l'acte, d'autres souffriront encore après moi (et parfois pendant de longues années). J'aimerais que cette idée et ce texte puissent servir à éviter la souffrance d'autres individus, mais je sais que ça ne peut pas être suffisant pour y arriver. Les personnes en détresse doivent être soutenues dans la durée. Mais en même temps, je me dis que je peux toujours essayer de leur apporter un petit éclairage, et qui sait, une partie de l'aide dont elles ont besoin...
Et ce que j'aimerais dire de plus, c'est que ça vaut le coup de s'accrocher à la vie car elle est quand même belle, et après une épreuve de ce genre, on en ressort plus mature, plus patient, plus solidaire, et avec un regard plus ajusté sur ce qui compte vraiment. Ça peut paraître peu, mais c'est suffisant pour aller mieux.
Enfin, il y aura toujours des gens à comprendre, à soutenir, à aimer ; et qui pourront nous comprendre, nous soutenir, nous aimer !
Et c'est pourquoi en acceptant que personne n'est parfait, on se prend déjà en main. Dans mon cas, il s’agissait d’admettre que ma mère n’était pas le modèle de perfection que je croyais, même si elle a été formidable tout au long de sa vie avec moi et mon frère. Mais il s’agissait surtout de découvrir que tout n'est pas à jeter chez les autres, qu’il y a du bon chez eux aussi.

